La mer, les artistes, le bar, Jules, Valérie, le Coronavirus et moi

Chez moi. 4 jours chez moi, tout là-bas, dans ma région, dans mon pays. Chez moi, aux sources. Il y a tout ça.

La mer

Il y a la mer et il y a moi. Et les rochers sur lesquels je manque de glisser, je ne suis pas équipée pour sautiller sur le granit, mes basket plates aiment le bitume, habituellement. Tant pis, j’avance vers l’eau, le vent de face tente de me freiner mais sans succès. Un rocher, un autre, les vagues qui serpentent entre les blocs de granit, la mer tout autour qui me regarde. Il ne faut pas tomber. Le temps est nuageux mais beau. Il ne fait pas froid. Mars est un mois parfait pour profiter des régions maritimes sans touristes. J’inspire, je me shoote à cette odeur iodée et j’imprime sur mes rétines cette vision de l’horizon sans fin qui se perd dans des nuances de bleus, verts, gris, comme mes yeux. Je reste là, longtemps, longtemps.

Le squat

Il y a un squat de béton, un immeuble dans lequel on n’entre que lorsqu’on connaît quelqu’un. Un grand local commercial en cours de réhabilitation depuis des années, travaux arrêtés brutalement, pièces immenses et inoccupées. Des artistes s’en sont saisis. Vite, une dernière fête avant d’être délogés, le procès a eu lieu, il faut faire les valises et trouver des fonds pour payer l’avocat. Il fait sombre. Des cadres vides sont posés sur les parpaings, des poèmes sont écrits au feutre, des papillons de papier sont collés ça et là. Quelques tapis de fortune sous un homme qui joue de la guitare. Le désordre est bien organisé. Un fût de bière rince les visiteurs, ça coule à flots, donnez des pièces dans le chapeau, amis, des billets, même. Il fait froid mais les visages sont chaleureux. Un concert, un spectacle, puis d’autres concerts. « Reste donc ! » Alors, je reste. C’est sympa, ici. Je n’avais pas autant ri depuis longtemps.

Le bar

Il y a ce bar où on ne parle que la langue régionale. Au mur s’affichent des revendications pour l’autonomie locale, et des tracts politiques demandant l’abdication du gouvernement français. Quelques vieilles banquettes en cuir défoncé sont posées ça et là, comme au hasard. Les clients, plutôt de genre barbu masculin, se pressent debout les uns contre les autres, dans cette pièce unique bien trop petite pour accueillir tout ce monde. Plusieurs groupes se forment à l’extérieur, faute de place, quitte à braver la pluie dont les gouttes tombent drues dans la bière locale. Il fait chaud. Au comptoir en bois brut sont assis deux enfants d’environ 8 ans. Ils écoutent leur père converser avec animation avec le barman, un homme tatoué qui fronce les sourcils avec un air d’ogre dans Barbe Rousse. Les enfants jouent avec des cacahuètes, le menton posé sur leur bras. Ils semblent habitués à cette atmosphère particulière. Ils sont bien, ici. Le barman leur adresse la parole avec véhémence, les enfants rougissent et leur père répond. Le son des mots étrangers est rauque et s’envole à travers ce minuscule endroit hors du monde, dernière barque avant la fin du monde.

Valérie

Il y a Valérie qui fabrique ses savons et qui donne du thé à sa petite fille. « Tiens, Marie, teste ce savon, attends 1 mois qu’il sèche bien, et tu me diras ce que tu en penses. » Son marie Camerounais cuisine en djellaba dans la pièce d’à côté, les écouteurs vissés sur ses oreilles. « Tu restes manger avec nous ? »

Mes grands-parents

Il y a mes grands-parents, deux silhouettes fêlent, qui attendent la mort dans leurs habits du dimanche, assis sur leur canapé fleuri. « Ca va, on n’a besoin de rien. Tu sais, ta tante vient nous voir chaque semaine. Elle vient voir si on est toujours en vie » Ma grand-mère dit ça en riant puis elle redevient sérieuse. « Si ça n’allait pas, on ne le dirait pas. Ton grand-père a mal à la hanche et il ne veut pas mettre ses oreillettes. Mais sinon, ça va. Nous allons à la messe chaque samedi soir. Vieillir, ce n’est pas drôle. Mais ça va. Prends un thé, prends des gâteaux. On ne t’embrasse pas, tu sais, à cause du Coronavirus. »

Jules

Il y a Jules, ce jeune homme de 25 ans. Grand brun, superbe, d’une douceur et d’une gentillesse folles. Il me montre une photo de lui quelques mois auparavant, au moment de « l’accident« , comme il dit. Il dit « l’accident », comme un euphémisme, comme pour moins mal le vivre. La photo le montre méconnaissable, sur un lit d’hôpital, la moitié de son visage enfoncé et gonflé, il a été démoli, du crâne aux côtes. Des jeunes qu’il ne connaissait pas l’ont tabassé, il a été laissé pour mort. Lorsque les secours sont arrivés, ils l’ont intubé à vif, il s’étouffait dans son sang. Il a subi plusieurs opérations. Seul stigmate physique qui reste aujourd’hui : ses dents déplacées, et de nombreuses douleurs à la tête. Il se fera opérer de la mâchoire prochainement ; en attendant, il n’ose plus sourire. Jules. Jules est encore traumatisé. Jules était au mauvais endroit, au mauvais moment. Et puis, sa copine vient de le quitter, alors qu’elle l’avait demandé en mariage. Jules n’est pas à sa place, Jules est perdu mais il est fort. Il se protège comme il protège ses meubles, c’est tout ce qu’il lui reste, un appartement joliment meublé et deux chats. Chaque soir, il recouvre son canapé d’une housse pour que les chats ne mettent pas de poils dessus. Il fait comme ça, avec sa vie : il met une housse, pour que ce soit un peu moins pire que la vérité nue.

Il y a tout ça chez moi, et tant d’autres choses encore.


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